Annalisa Cioffi

AnnalisaCioffiInterview réalisée par Caroline Bertoldo
"Annalisa Cioffi, je me souviens d'elle surtout dans Pierre de Lune, de Thierry Malandain : une danseuse magnifique, à la présence à la fois puissante et rayonnante.
Je suis donc très curieuse de savoir ce qu'elle est devenue après son passage au BJ, entre 1999 et 2001".

- Qu'as-tu fait après avoir quitté le BJ ?

J'ai été au Ballet Biarritz, chez Thierry Malandain, pendant environ 8 ans.

- Tu as fait une audition pour y entrer ?

La première fois, nous avons été à Paris, quelques danseurs du BJ avec Patrice qui nous avaient emmené à l'audition. Elle ne s'est pas très bien passée...(dit Annalisa en riant) Mais j'ai pu voir le travail de Thierry et de la compagnie.
Quelques mois après, j'ai travaillé Pierre de Lune avec Thierry à Saint-Etienne où sa compagnie était en tournée. Il m'a alors demandé de venir directement à Biarritz et de rester quatre ou cinq jours avec la compagnie, d'essayer les chorégraphies etc. A la suite de cette expérience, Thierry m'a demandé de commencer dans la compagnie en tant que stagiaire et l'aventure a démarré !

- Et alors ?

Ce fut une expérience incroyable ! J'étais la plus jeune, j'avais 19 ans. A l'époque, la compagnie ne comptait que 12 danseurs ; donc, le travail était très intime, à la fois entre nous et avec le chorégraphe. Thierry a toujours travaillé avec nous de manière très humaine. La compagnie a beaucoup grandi depuis. Je me suis retrouvée avec des danseurs tous très différents, qui avaient des personnalité très différentes. Les danseurs avaient une base classique et avaient travaillé le contemporain.
Et il y avait le style de Thierry que j'ai tout de suite aimé : certains disent que c'est néo-classique, d'autres que c'est contemporain, pour moi, je pense qu'il a un style à lui, à la fois fluide, léger et très puissant.
Quand j'ai vu Pierre de Lune la première fois, je suis restée ébahie par la puissance que la danseuse (Nathalie Verspecht) dégageait. Ça semblait facile...et ça ne l'était vraiment pas.
En plus, comme chaque personnalité était différente, chacun pouvait amener quelque chose de spécial à la chorégraphie, chacun avec sa façon de l'interpréter ; ce n'était pas comme faire partie d'un corps de ballet. Il y avait des ensembles, mais on reconnaissait les personnes.
Thierry a toujours aimé les moments de groupe, et il n'a jamais laissé personne dehors, ce qui parfois posait des problèmes lorsqu'une personne ne pouvait danser, car il n'y avait pas de remplaçant ! Et chacun avait son moment en tant que soliste, ou en petit groupe de 2 ou 3 danseurs. Par conséquent, j'ai beaucoup, beaucoup, beaucoup dansé !
La 8ème et dernière année, j'ai passé le Diplôme d'Etat en danse classique. J'avais arrêté la danse à cause d'un problème de santé.

- Qu'as-tu fait ensuite ?

Munie de mon diplôme et ne pouvant plus danser professionnellement, je suis repartie en Italie et comme ma mère a une école de danse à Pesaro, je me suis mise à enseigner. J'ai aussi fait quelques spectacles en freelance, mais sans la pression d'une vie entièrement vouée au spectacle.

- Qu'est-ce que tu enseignes ?

Le classique. Et pendant deux ans, j'ai été responsable d'un cours de perfectionnement. Et encore maintenant j'enseigne.

- Qu'est-ce que tu aimes dans l'enseignement ?

Ce qui m'a frappée, lorsque je suis entrée dans l'école en tant que professeur, c'est la joie de danser des enfants, leur spontanéité. Quand j'assistais aux spectacles de l'école, j'adorais voir comment les enfants approchaient la scène, leur joie d'être dans un théâtre. Les professionnels, parfois, perdent la joie d'être sur scène: quand tu fais plus de 100 spectacles par an, tu doit toujours retrouver cet enthousiasme.
Cela m'a donné envie de transmettre mon expérience à ces jeunes danseurs ainsi que le fait que la danse est un art très beau. J'éprouve une joie d'enseigner et je vais continuer dans cette voie.

- Il paraît que tu as un petit enfant ?

Oui, un petit garçon de 8 mois, Alessandro. C'est une très belle expérience d'être maman et une grande découverte de voir grandir mon enfant. Je regarde aussi comment il bouge, même à quatre pattes, c'est une déformation professionnelle (elle rit) : je vois de la danse contemporaine dans ses mouvements ; en fait, il danse ! et on comprend que chez les enfants, c'est vraiment naturel de danser. C'est donc très intéressant pas seulement en tant que maman.

- Qu'est-ce que tu aimes d'autre, à part la danse ?

J'aime tous les arts, les concerts, les expos. Dans cette région, il y a beaucoup de musique mais peu d'expos et peu de danse malheureusement. La bonne danse contemporaine a un peu de difficulté à démarrer. Il y a des compagnies étrangères qui passent, mais de temps en temps. Heureusement, y a un festival international dans la région, Civitanova Danza.
Ici, souvent le problème c'est que les jeunes se laissent piéger par ce qu'ils voient à la télé : ils croient qu'en allant à la télévision, ils auront un succès assuré et ils ne pensent pas à une carrière de danseur professionnel au théâtre.
Il y a donc un gros travail de sensibilisation à faire au niveau culturel.

- Tu en as envie ?

Oui, on essaie de travailler à ça. On le fait avec les élèves, on les amène au théâtre et nous organisons un petit festival de danse contemporaine depuis douze ans, Hangartfest, et une plateforme internationale pour jeunes chorégraphes. Nous accueillons des jeunes créateurs en résidence, nous leur donnons la possibilité de présenter leur travail au public.
Mais c'est très difficile : on est indépendants et on a pas de soutien de la Municipalité, on fait un tas de choses mais toujours avec nos seules ressources... il y a toujours un « mais »
Quand je vois le travail que Sean et Patrice ont fait avec le BJ et l'EDG, j'aimerais arriver à faire quelque chose comme ça ici, ce serait très beau, mais c'est presque impossible.
Il faut que la société bouge, qu'elle ait envie d'aider la danse. Genève bouge beaucoup, Pesaro, pas encore.

- Que voudrais-tu dire aux danseurs du BJ ?

Qu'il faut suivre ses rêves. Il y a toujours quelqu'un qui va dire « tu ne vas pas y arriver, c'est trop difficile, tu n'as pas le physique etc. ». Si on en a vraiment envie, on va y arriver.
Si on aime la danse, il y a beaucoup de possibilités, dans le sens que la danse offre de nombreuses voies à suivre. L'important, c'est danser, poursuivre dans cet art, quelque soit la forme. Même si le chemin est dur, ça vaut la peine d'investir son énergie.
Moi, je viens d'une petite ville en Italie, j'ai commencé dans une petite école de danse. Personne ne pensait que j'aurais été au BJ, puis chez Malandain et que je travaillerais dans le monde entier... donc, les rêves peuvent se réaliser... avec beaucoup de persévérance.

- Veux-tu dire encore quelque chose ?

Je dois beaucoup à Sean et Patrice car ils m'ont ouvert les yeux sur la danse contemporaine. Auparavant, j'avais étudié le classique et fait seulement quelques stages. Quand je suis arrivée à l'EDG, j'ai fait une immersion totale (elle rit), ils m'ont fait connaître différents styles, étudier la danse contemporaine chaque jour et avoir une approche du monde professionnel.
Ils m'ont donné l'idée de ce que ça pouvait être que de travailler dans une compagnie, avec les répétitions, les cours, les spectacles etc.
Ils ont contribué à ma décision et au fait d'être sûre que c'était ça ma vocation.